Thématique 1 « Logiques du commun »

    

Responsables

David Bramoullé & Mathieu Grenet

Présentation

Le présent programme s’inscrit dans la tradition de recherche en histoire sociale et culturelle du laboratoire Framespa. Il entend poursuivre les travaux réalisés au cours du contrat quinquennal précédent dans le cadre de la thématique « Logiques d’empire. Institution(s) et invention du social, représentations et dynamiques culturelles », qui envisageait, à travers une approche sociale et culturelle du politique, la comparaison des moyens et des formes d’action politiques, institutionnels, économiques, culturels et juridiques dont disposaient les acteurs au sein d’espaces et de cadres impériaux, post-impériaux ou plus généralement soumis à une dynamique d’intégration politique. Ces mondes sociaux et politiques hétérogènes et composites continuent de constituer les terrains à partir desquels nous entendons étudier les processus d’invention du social, de fondation du politique et de construction culturelle du commun de la fin du Moyen Age au XXIe siècle, dans des espaces géographiques européens, méditerranéens, africains, américains et asiatiques

Les dynamiques du commun s’y incarnent notamment dans  des « communautés », définies ici comme des groupes d’individus que rassemblent des intérêts communs et qui attestent d’une capacité collective à agir ensemble dans le but de poursuivre un objectif partagé.

Les communautés, restreintes ou plus larges – locales, nationales, impériales, continentales ou diasporiques – peuvent être saisies à différentes échelles et dans différentes configurations. Certaines sont instituées, d’autres informelles ; certaines sont juridiquement reconnues, d’autres le produit de la pratique et des rapports sociaux ; la plupart ont aussi une dimension sacrée. Les recherches des membres de l’équipe portent ainsi sur des communautés urbaines, rurales, confessionnelles, religieuses, politiques, marchandes, professionnelles, toutes envisagées pour leur capacité d’action politique.

Appartenances communes : les échelles du commun

Les acteurs s’inscrivent dans le « commun » par des « processus d’identification et d’affiliation » qui sont multiples et croisés, à différentes échelles et dans des cadres qui se chevauchent sans se recouper exactement, voire se font concurrence. Tout type d’affiliation collective s’enchâsse en effet dans de multiples appartenances, dont aucune n’est jamais entièrement isolée des autres. Notre attention à l’emboitement des formes du commun, comme à la mise en perspective et en tension entre les échelles locales, nationales, trans-nationales et impériales, constituent l’une des spécificités de nos travaux collectifs.

Nous étudierons donc notamment comment les logiques d’affiliation collective aux ensembles politiques tels que les nations ou les empires peuvent passer d’abord par l’appartenance à des communautés locales. Dans cette perspective, la question de l’enchâssement de ces « échelles du commun » devient centrale : comment rendre compte de l’originalité, de la complexité et de l’articulation des formes d’appartenance collective, par lesquelles les acteurs sociaux font communauté à plusieurs échelles, du local à l’impérial ? Au XXe siècle, dans des espaces et des sociétés ne répondant pas ou plus aux « logiques d’empire », la réflexion sur la permanence dans le temps de structures politiques, sociales et culturelles, héritées des logiques d’empire reste essentielle. Ainsi étudierons-nous aussi les formes de communauté post-impériales qui émergent à l’heure des masses — que celles-ci s’inscrivent dans le cadre de la nation ou qu’elles envisagent son dépassement.

Si cette complexité constitue sans doute l’une des plus importantes leçons des recherches sensibles aux identités et aux affiliations plurielles, son usage est extensible à des objets et des terrains variés. Tel est notamment – mais pas uniquement – le cas des appartenances trans-locales (par exemple dans le cas des diasporas), ainsi que des constructions politiques et territoriales agrégatives et/ou composites. C’est également le cas des ensembles politiques qui, pris dans la longue durée, révèlent une sédimentation de différentes formes communautaires au sein d’un même espace et/ou groupe social.

Agir en commun  

La production du social et du politique, à travers accords et désaccords, passe par l’action en commun, à toutes les échelles. Ainsi, entendons-nous étudier les formes de convention et de co-construction à l’œuvre, comme les conflits et tensions qui permettent l’émergence de nouveaux modèles ou de nouveaux et nouvelles dirigeant.es. Cela implique d’observer comment les règles et le droit se construisent en communauté, ainsi que porter attention à l’élaboration de pratiques politiques et administratives en leur sein. Il faudra ici s’attacher à analyser les symptômes et les effets de ces pratiques collectives, en les observant « au ras du sol » et aux niveaux les plus élémentaires de l’organisations sociale (institutions urbaines et villageoises, corps de métiers, solidarités familiales, stratégies lignagères, etc.). En outre, les dynamiques du commun, ainsi que les actions, les pratiques, les discours et les idées qu’elles généraient sont les moteurs de la construction d’espaces politiques plus larges ainsi que dans l’évolution des systèmes et configurations politiques. Dans le processus de construction impériale, comme dans l’élaboration de structures politiques complexes, les communautés ont joué des rôles qui se sont transformés à mesure de l’évolution des formes communautaires elles-mêmes, mais aussi des configurations impériales et des modèles nationaux émergents.

L’historicité du « commun » est déterminante dans ces évolutions : « faire communauté », « instituer les communautés », « agir en tant que communauté » n’a pas le même sens pour la fin du Moyen Âge et au XIXe siècle. Les recherches de la thématique viseront à mieux cerner ce que qualifient les nombreuses terminologies liées au commun, qui saturent le vocabulaire et la pratique politiques de la fin du Moyen Age à nos jours (le Bien commun, les biens communaux, les gens du commun, le communisme, le communautarisme, les commons). Ces mots, qui désignent autant des idées que des ressources, doivent être saisis dans leur historicité, et dans des terrains situés – géographiquement et chronologiquement). Interroger les manières de dire et de faire le commun, de le défendre ou de l’attaquer permet de mettre au jour la production du social et du politique sous l’angle des politisations à l’œuvre au cœur de ces dynamiques.

À cet égard, l’étude des langues du commun, de leur coexistence, de leur rencontre, se révèle centrale. Au-delà de la façon dont les unes et les autres peuvent exprimer le commun, les langues constituent des vecteurs puissants de reconnaissance et de partage, parce qu’elles sont explicitement investies comme des vecteurs d’appartenance et des moyens d’affiliation. Les lieux de leur apprentissage, les modalités de leur exercice, les outils de leur promotion, participent à la construction de ces affiliations collectives et permettent de saisir au plus près les dynamiques qui les animent. La cohabitation de plusieurs langues dans un même espace politique pose, au-delà de la façon dont les locuteurs gèrent au quotidien cette richesse linguistique, la question essentielle de leurs relations et de leurs usages dans leur rapport au commun : hiérarchie, concurrence, conflit ou au contraire cohabitation, complémentarité, dialogue ?

Produire le commun

Les communautés se construisent autour d’un discours et d’actions dont le but est de produire du commun, et qui trouvent leurs justifications dans la défense du commun.

La question se posera en particulier dans le champ des pratiques, des représentations et des productions artistiques. Dans leurs traditions et dans leurs ruptures, comment le commun permet-il de penser l’articulation entre la singularité des œuvres et la fabrication d’un commun - en poésie ou dans les arts contemporains par exemple ? Comment se construisent les systèmes de représentation lorsqu’ils s’enchâssent dans les enjeux de construction du commun ? Comment, et sur quelles références, s’élaborent les démarches artistiques, qu’elles soient individuelles ou collectives ?

Comment les anthologies, les histoires des littératures, l’histoire de l’art et des productions visuelles participent-elles de la construction tant du « national » que d’espaces partagés (notamment Amérique latine et Etats-Unis ; Amérique, Afrique et Europe ; Russie, Europe et Caraïbe) ?

En ne considérant pas les représentations comme une fin en soi mais comme « un outil d’investigation pour tenter de saisir les traces de l’implicite » (Pierre Laborie), on comprend mieux leur dimension heuristique. L’attention aux conditions de leur fabrication et aux modalités de leur diffusion permet ainsi de mieux saisir leur participation à la production du social : elles génèrent des objets, des visions du monde, des références, qui soudent les groupes sociaux, mais qui peuvent aussi les opposer voire les diviser. S’attacher à une histoire sociale des représentations conduit à resituer celles-ci dans leurs interactions avec les faits et les pratiques. À ce titre, elles constituent un terrain idoine pour étudier les phénomènes d’inclusion et/ou d’exclusion, de ruptures, de dénégation voire du recul du commun. Car les dispositifs d’affiliation peuvent aussi se construire dans le refus d’un ou de plusieurs autres groupes. Rassembler en se démarquant de ce que l’on ne veut pas être : ce processus, qui va de la distinction à la séparation, est susceptible de se cristalliser dans la violence si l’on songe par exemple aux différentes incarnations de la figure de l’ennemi.  

La dimension politique du poétique et de l’artistique peut être saisie à travers l’étude des démarches individuelles et/ou collectives (écriture, peinture, sculpture, graffiti, installations, etc.) mais aussi des dispositifs institutionnels ou privés de mise en espace des productions (lieux d’expositions, rencontres littéraires, etc.). La puissance critique des textes et auteurs d’études postcoloniales et décoloniales (d’Edouard Glissant à xxxx), comme de la poésie ou des essais sur l’art entre dans cette capacité à produire du commun.

Le commun, l’Etat, le national

La discipline historique a longtemps éludé la question du commun et des communautés locales en reconnaissant au référent étatique et national une sorte de primauté de fait sur les autres formes d’identification collective. Le « Léviathan » a depuis été grignoté par ses marges. L’étude de cas-limites par rapport à ce que l’on imaginait être la norme (voir par exemple les premiers travaux de micro-histoire, les études diasporiques, transnationales ou portant sur les migrations) a montré que ce modèle était plus complexe.

L’inscription de l’enquête dans le temps long invite à interroger une certaine téléologie de l’État-nation, dont le « modèle » ne s’est pas imposé automatiquement aux dépens de formes politiques plus complexes. Il a pu au contraire cohabiter avec elles pendant longtemps. L’attention portée à ce caractère pluriel invite à penser à nouveaux frais la question de la pluri-normativité des formes sociales et des ensembles politiques, au sein desquels les acteur/trices historiques puisent des ressources juridiques, politiques, culturelles et sociales originales.

Ainsi, les idées et les pratiques du « national » (comme modalité d’affiliation collective) émergent-elles d’abord en situation d’exil et/ou de liminalité, dans la confrontation ou la comparaison avec des « nations » concurrentes.

Le modèle de « monarchie composite », proposé pour la monarchie espagnole jusqu’au XIXe siècle, s’est révélé pertinent pour comprendre aussi bien la monarchie française soi-disant « absolue » à l’époque moderne que les trajectoires complexes menant de l’ordre d’Ancien Régime à celui des État-nations ; cette trajectoire s’est d’ailleurs souvent prolongée jusqu’au cœur du XXe siècle.

On s’efforcera donc de réfléchir, dans cette perspective, sur la construction et l’expression d’ensembles politiques qui mobilisent des modalités très diverses d’expression communautaire, qu’elles soient locales, nationales, diasporiques, pan-nationales ou encore impériales. 

On l’a dit, ils constituent d’abord un pas de côté nécessaire pour libérer l’exploration de la « fabrique de la nation » du poids téléologique de l’État-nation. La chronologie, qui court du milieu du XVIIe siècle au XIXe siècle et a été d’abord identifiée comme celle de l’affirmation de l’État souverain « westphalien », peut-être travaillée sous un autre angle.

L’articulation entre la communauté sentie et vécue de façon ordinaire et celle qui la dépasse ne saurait se réduire à l’idée d’une substitution d’une communauté imaginaire à une autre, au moment de l’émergence de la nation politique. L’expérience ibérique a montré par exemple qu’une nation avait pu s’affirmer en 1812 comme bi-continentale, alors même que la définition de la communauté nationale excluait de nombreuses communautés locales ou certaines catégories au sein de celles-ci. Les nations se sont ensuite constituées dans cet espace à partir de la force de cohésion des communautés municipales. On peut émettre l’hypothèse que ces rapports entre échelons du commun constatés dans le cas d’une monarchie sont heuristiques pour d’autres espaces, européens par exemple, où trop souvent l’analyse de la nation fait oublier la tension très forte avec le commun municipal, d’une part, et l’empire, de l’autre. On peut penser notamment aux rapports entre municipalisme, souveraineté de la nation et centralisme gouvernemental.

On considérera également la loyauté et les services d’agents localisés aux carrefours entre puissances territoriales et la représentation d’intérêts nationaux, c’est-à-dire la manière dont sont pensés sur le temps long, entre époques moderne et contemporaine, les enjeux de fidélité et de service de l’intérêt public, à la fois par opposition à l’intérêt privé et dans une dynamique de définition du « bien public » comme un bien national.

On analysera par ailleurs l’émergence de « nationalités diasporiques », à partir de réseaux et d’organisations qui transcendaient les frontières des territoires communautaires (comme ceux de la charité ou des pratiques de solidarité diasporiques). Parce qu’elles sont situées dans l’espace et le temps, ces pratiquent produisent à la fois des appartenances collectives et des formes d’ancrage local qui contribuent à une territorialisation et une polarisation de l’espace de chaque diaspora.

Politisations ordinaires et en temps de crise

Cette interrogation renvoie à une recherche plus large sur des formes de la politisation antérieures à la période canonique d’autonomisation du politique, située aux XVIIIe et XIXe siècles. Elles peuvent permettre de repenser la manière dont les groupes sociaux et individus font — et refont — communauté au XXe siècle en prenant en compte les opportunités politiques, les communautés d’expériences et les répertoires d’action nouveaux à l’origine de communs propres à ce siècle. L’intérêt pour les formes routinières et ordinaires omniprésentes qui participent à la construction des mondes sociaux invite à s’éloigner de l’anachronisme induit par les catégories contemporaines du politique.

En considérant également les « principes de morale et d’action » (Jacques Le Goff) qui gouvernent les comportements individuels et collectifs, l’étude des cultures juridiques a renouvelé l’approche de cette période charnière des XVIIIe-XIXe siècles. Cette dernière, qui transite entre l’ordre d’Ancien Régime et l’ordre libéral, entre les empires classiques et un âge de l’État-nation où se réinvente aussi l’empire, nous intéresse particulièrement : la reconfiguration d’ordres territoriaux et institutionnels qui s’y opère accélère en effet fortement l’enchâssement des « communs ».

Plus proche de nous, les formes de communautés du XXe siècle nous paraissent façonnées par des formes de violence inédites. Ces violences sont décuplées par les enjeux liés à l’inclusion des masses dans la vie politique, mais aussi par l’extension de moyens technologiques qui accélèrent et amplifient les processus circulatoires. Des évolutions viennent ainsi questionner les cadres territoriaux et les structures hérités du passé, conduisant à une redéfinition du politique qu’il pourrait être fécond d’étudier à l’aune des politisations ordinaires.

Les « frottements » que les processus d’affiliations multiples suscitent sont le révélateur autant que le moteur de l’évolution des sociétés. En effet, les modalités spécifiques des « crises », des marges ou des exceptions à la norme apparaissent comme révélatrices de logiques de fonctionnement sous-jacentes à l’ensemble de la société. Il s’agit de penser les moments de friction entre temps ordinaires et extraordinaires, par exemple dans l’évolution des politisations le long de cette chronologie de transition, en cessant de rabattre les révolutions et les guerres civiles sur des contextes « extraordinaires » qui font perdre de vue toute continuité.

A partir d’une compréhension des politisations comme « l’opération par laquelle les acteurs articulent leur expérience quotidienne à des paradigmes politiques excédant la singularité de leur cas », comme « un opérateur d’universalisation des expériences singulières » (Clément Thibaud), on peut voir les moments d’accélération de l’apprentissage politique que sont les révolutions et les guerres civiles comme des moments où s’élaborent de nouveaux ponts entre les manières locales de dire le commun et les identités trans-locales. La définition des limites du monde social et de l’espace politique légitime est devenue un enjeu majeur, à la fois dans les mobilisations populaires et l’évolution des institutions, donnant toute son importance à la fabrique des figures sociales du désordre.