Construction des nations

Identités et conflits en Amérique latine

Actu de l'équipe 8






Axes de recherche

Au terme d'une longue période coloniale, les élites au pouvoir en Amérique latine durent faire face à la construction de nouvelles républiques et d'identités nationales au moyen d'une conception d'État-Nation homogénéisateur des particularités ethniques et culturelles. À partir des années 1980, la crise de ce modèle a favorisé l'adoption généralisée du nouveau paradigme de la "république" pluriethnique et multiculturelle ». Le changement qui est actuellement en train de s'opérer dans la conception de l'idée de Nation, de souveraineté et d'identité nationale a donné lieu à un intérêt accru pour la réflexion sur la construction de la Nation et des identités nationales en Amérique latine. C'est dans ce contexte que notre équipe prétend faire un apport à une discussion qui intéresse actuellement et de manière forte les milieux académiques et politiques latino-américains.

Notre perspective est fondamentalement historique mais elle inclut également les apports de la science politique, de la sociologie des religions et de la littérature, disciplines dont sont spécialistes trois membres permanents de l'équipe. Nous comptons, en outre, avec la collaboration de Valérie Robin, membre du Centre d'Anthropologie de Toulouse et nous espérons aussi pouvoir compter avec celle de certains géographes de l'équipe Géode, susceptibles de s'intéresser à cette problématique de la construction des identités nationales et régionales. Compte tenu des champs de recherche des membres de l'équipe, nous envisageons de décliner la problématique générale en quatre ateliers, dont les éventuels titres et les membres susceptibles d'en faire partie sont signalés à continuation.

II - STRUCTURATION

Atelier 1 : La fabrique des nations en Amérique latine

Coordinateur, R. de Roux ; C. Belaubre, M. Bertrand, J. Forné, R. Marin, L.C. Santamaría, Ch. Schurdevin.

Il est bien connu que les identités nationales ne sont pas des faits de nature, mais des constructions. En ce qui concerne ces constructions identitaires en Amérique latine, nous aborderons en particulier deux aspects : - Primo, le rôle passé et présent du catholicisme comme « marqueur » identitaire au sein des républiques qui, pour la plupart et jusqu'à une date récente, se proclamaient officiellement comme des nations catholiques. Nous chercherons à approfondir les stratégies institutionnelles de l'Eglise catholique dans la construction de la « nation catholique » ; la crise de celle-ci avec l'érosion, ces vingt dernières années, de l'hégémonie catholique ; et les changements
politico-religieux induits par la diversification du champ religieux en Amérique latine. Bien que tenant compte des politiques du Vatican et du Conseil Episcopal Latino-américain à l'échelle continentale, nos analyses porteront plus particulièrement sur les cas significatifs du Brésil et de la Colombie: le premier étant le plus grand pays
catholique du monde, mais aussi celui où le pentecôtisme connaît une expansion fulgurante ; et la Colombie étant considérée jusqu'à une date récente comme un exemple de nation catholique. - Deusio, la relation entre travail historiographique et construction des identités nationales. M. Bertrand, R. Marin et R. de Roux analyseront pour le Mexique, le Brésil et la Colombie quelques grands récits d'histoire
nationale ; C. Schurdevin étudie déjà, pour le Chili, la place assignée aux Indiens dans la construction de l'identité nationale à travers l'analyse des manuels scolaires d'histoire des XIXe et XXe siècles ; et L.C. Santamaría est en train d'analyser la construction d'une identité nationale au Panamá après son indépendance de la Colombie en 1903.

Atelier 2 : Nationalismes, ethnicités et conflits

Coordinateur, Edgardo Manero ; J. Abrego, V. Alvizuri, Ch. Capela, R. Marin, V. Robin.

Ce volet de notre recherche cherche à illustrer le processus historique de représentation de la Nation en Amérique latine. Elle s'inscrit dans le cadre des travaux qui poursuivent à clarifier la tendance que caractérise la phase actuelle du capitalisme :
homogénéisation/universalisation, particularisation/fragmentation. En Amérique latine, la discussion sur les identités et la pluralité des Etats et des cultures s'est intensifiée comme conséquence du processus de globalisation, de régionalisation et des projets d'intégration en cours. Dans une perspective de recherche comparée, nous chercherons à restituer le rôle des revendications identitaires -un des phénomènes
inhérents au « désordre global »- dans les processus de recomposition politique vécus depuis les transformations des années 1990. Pour cela, nous avons choisi d'analyser les revendications identitaires de divers mouvements politico-sociaux -MAS (Bolivie),
Piqueteros (Argentine), Pachakutik (Equateur), Ethnocacerisme (Pérou), Mouvement Bolivarien (Venezuela)- constitués depuis les années 1990.
L'émergence de ces mouvements constitue l'un des phénomènes les plus significatifs de l'histoire récente de l'Amérique latine.

La recherche s'organisera autour de deux grands axes complémentaires. Le premier est de nature socio-historique et concerne les formes et les significations de la revendication identitaire dans la post guerre froide en Amérique latine. Cet axe place ces revendications comme objet de travail dans une temporalité spécifique signalant les différences entre les formes prises pendant la guerre froide et celles de l'actualité. Le deuxième axe fournira les concepts théoriques nécessaires pour comprendre le phénomène en Amérique latine. Il s'agit ici d'abord de définir les catégories utilisées (nationalisme, populisme, ethnicisme) essayant de comprendre leur polysémie. Cette
phase cherche également à inscrire les modifications dans un cadre caractérisé par la transformation de l'idée de conflit, l'absence d'une théorie critique et la modification des concepts de la sécurité et de la défense.

La dimension de la place accordée à l'analyse des populismes est due à l'importance quantitative et qualitative du phénomène, - il a été la manifestation politique la plus importante qu'ait revêtu le nationalisme en Amérique latine- dans l'histoire de la région. Celle-ci se reflète dans sa continuité historique, sa capacité d'adaptation, sa présence dans le gouvernement ou sa responsabilité dans la construction d'une grande partie de la culture politique régionale. D'ailleurs, une place importante sera donnée aux Forces
Armées. La référence à l'institution militaire s'explique non seulement par l'influence des nationalistes dans ses membres ou par son importance dans l'histoire latino-américaine contemporaine mais aussi par sa spécificité : une institution qui a la défense de la Nation comme raison d'être.

La combinaison de l'échelle nationale avec les échelles régionale et internationale permettra de mieux analyser la nature des variantes d'un même phénomène et leurs relations dans des contextes internationaux caractérisés par un processus de circulation des idées et des modèles politiques, mais aussi des individus, à travers les migrations, les exils ou l'engagement dans des luttes menées selon des représentations proches dans des géographies diverses.

Atelier 3 : Regards croisés Europe - Amérique latine

Coordinateur, R. Marin ; M. Bertrand, F. Godicheau, E. Manero, N. Prévost, J-F Priotti, E. Sánchez, D. Redon.

En Amérique, le 19ème siècle se traduit par un processus de « re-découverte » des réalités américaines. Longtemps interdits de séjour sur les territoires coloniaux ibériques en vertu du monopole jaloux qu'imposaient les métropoles, les Européens non soumis aux couronnes ibériques profitent largement des indépendances, arrachées ou concédées, pour pénétrer un espace dont ils étaient jusqu'alors exclus.
Enfermés bien souvent dans le poids des représentations forgées sur la base d'une traditionnelle « légende noire » réactualisée par les philosophes des Lumières, ces Européens peuvent soumettre ces dernières, fondamentalement abstraites et livresques, à l'utile exercice de l'expérience.

Parmi les principaux acteurs qui contribuent à ce processus de « re-découverte », les « voyageurs » occupent un rôle essentiel. Au cœur du travail de cet atelier se situe précisément l'utilisation des récits de voyage, de nature très variée, afin de reconstruire l'archéologie et les logiques des représentations dont ces récits témoignent. Ces
sources permettent aussi de comprendre comment les processus de construction des nations aux Amériques renvoient aux voyageurs européens une image d'eux-mêmes qu'ils ne sont pas toujours prêts à assumer. Ils préfèrent alors plutôt souligner les différences vis-à-vis des peuples qu'ils observent et dont ils construisent, ou mieux «
inventent », une véritable altérité. C'est à ce travail de la fabrication d'un Autre, différent et pourtant souvent si proche aussi de l'observateur, dans un premier temps à partir des sources françaises, que cet atelier va s'attacher. Il dessinera le processus
par lequel naît en Europe, et en France en particulier, un nouveau regard d'où émerge progressivement au cours du siècle une nouvelle manière d'appréhender des cultures et des civilisations différentes de la nôtre. C'est donc sur le berceau européen des sciences sociales appliquées à des univers « exotiques », ici fondamentalement américains, que ce programme veut se pencher.

Dans un second temps, cette ouverture à l'Europe non ibérique pousse les élites latino-américaines vers cette autre Europe dont elles découvrent tout à la fois la richesse et la puissance face au déclin, qu'elles perçoivent comme irrémédiable, des anciennes puissances coloniales. Comme l'écrit le romancier Carlos Fuentes, ces élites
latino-américaines vont alors se penser comme fondamentalement
européennes, allant même parfois jusqu'à se croire française comme le
révèle le ralliement d'une partie de ces élites mexicaines à
l'intervention française... C'est donc en priorité dans cette Europe
dynamique, essentiellement anglo-saxonne ou française, en pleine
transformation dans tous les domaines de la vie collective - politique,
sociale, économique, culturelle et artistique - que ces élites
latino-américaines recherchent les modèles qu'elles estiment
nécessaires pour sortir leurs jeunes pays de leur archaïsme qu'elles
assimilent à l'héritage colonial ibérique. C'est donc aussi à la
représentation latino-américaine de l'altérité européenne que l'on
s'attachera afin de mettre en évidence la complexité des regards
croisés en jeu dans ce processus séculaire de découvertes et
re-découvertes réciproques. Pour y parvenir, cela suppose la
mobilisation des sources latino-américaines - récit de voyages, presse,
essais politiques et/ou historiques - qui seront utilement confrontées
aux sources européennes. En contrepoint aux récits des voyageurs
occidentaux, ethnographes ou apprentis ethnologues, véritables machines
à fabriquer un exotisme, aisément diffusé grâce à une presse
spécialisée en plein essor, vers des populations dont l'horizon ne
s'est pas beaucoup élargi par rapport au siècle précédent, il s'agira
de comprendre la logique culturelle et historiographique qui sous-tend,
chez les élites latino-américaines, cette fabrication d'une identité
nationale dont le modèle se trouve être un produit d'importation.



Atelier 4 : Écrire l'identité



Coordinatrice, M. Suárez ; A. Epstein, N. Galland, D. Grouès, L.F. Jara, V. Prato, C . Sourp.



Le
thème de La construction des nations : identités et conflits en
Amérique latine qui fédère les quatre ateliers de notre équipe devrait
nous permettre de décliner la construction des identités
latino-américaines en nous appuyant sur des discours qui se situent aux
confins des champs politique et poétique contemporains. Nos corpus
détude s'appuieront sur des discours qui, tous, mettent peu à peu en
place les conditions de réception sociale et littéraire de modèles
d'origines diverses, souvent considérés comme nouveaux, ou, à tout le
moins, qui relancent la donne de l'identité. Celle-ci, instable par
définition, c'est-à-dire miroitante et malléable, sélabore sur un
temps long de l'histoire sociale et de l'histoire littéraire, par
touches qui permettent de considérer, in fine, des modulations, des
modifications dans les représentations qui en sont données. La
réception dont il est question ne doit pas faire perdre de vue les
rejets, altérations et autres appropriations qui sont à la base de la
construction de représentations dans lesquelles pourront coïncider des
groupes parfois étrangers les uns aux autres.

Nous envisageons de travailler sur l'ensemble de l'Amérique latine, en
centrant cependant notre regard sur la région andine, avec le but à
moyen terme de regrouper les chercheurs toulousains qui étudient déjà
cette zone (trois titulaires, un associé et au moins sept doctorants
concentrent leurs études sur cette région, en histoire, littérature et
anthropologie).

Loin d'une unique perspective, forcément réductrice, nous souhaitons
montrer, depuis le domaine particulier des discours poétiques, comment
des imaginaires qui se conjuguent souvent au singulier peuvent
accueillir la problématique de l'autre et donc de l'identité du groupe,
que cela soit d'un point de vue formel ou thématique. Cette
perspective, outre les liens qu'elle maintient avec l'histoire de la
littérature, nous met en relation directe avec l'histoire sociale des
différents pays considérés.